Analyse et recommendations de Kisal, pour exploitation par les autorités

Constats et analyses

Depuis janvier 2015 s’est rajouté au discours sur la lutte contre la violence armée au Mali des préoccupations liées à l’émergence d’un groupe prêchant le djihad violent au centre du pays : le Front de Libération du Macina.
Cependant, avant l’apparition de ce mouvement, déjà en 2013, au moment des combats de libération du Mali du joug de différents groupes armés, les communautés des cercles du centre du Mali (région de Mopti) se plaignaient de leur victimisation silencieuse. Les forces occupantes rebelles tout comme les groupes djihadistes et des éléments des Forces Armées du Mali étaient accusées de nombreuses exactions : vol de biens et de bétail, exécutions sommaires, pression terrorisante sur les populations, omerta et chantages, violences physiques.
Les communautés pastorales peules, en marge des centres de décision et des axes surveillés par l’état et les forces françaises, voyaient leurs préoccupations ignorées, sinon tues. Et lorsque ces préoccupations étaient exprimées publiquement, comme à l’assemblée nationale en février 2013, le discours national de reconstruction et de réconciliation et d’encouragement de l’armée nationale faisait taire l’expression des angoisses. Ceci ne pouvait qu’encourager la concentration pernicieuse des frustrations, et l’élaboration de théories de complots.
Pourtant, les communautés pastorales, quelques soient leur ethnies et leurs localisations géographiques au Mali ont de tout temps connu des querelles liées à l’exploitation des terres pour les pâturages, des compétitions pour les ressources, et leur faible action et représentativité au niveau politique. Ainsi, bien que la législation et les textes étatiques prévoient que ces communautés soient protégées, la réalité expose leurs vulnérabilités aux aléas environnementaux, au favoritisme naturel envers les communautés sédentaires autour des ressources, à l’exploitation outrageuse par les agents de l’état lors des recensements et demandes d’aides.
Il faut donc comprendre les troubles actuels dans une dimension longitudinale d’écrasement et de désespoir des populations, et non comme des phénomènes ponctuels.
Actuellement, la prolifération des armes ouvre au sentiment d’insécurité des moyens de résolutions supposées, mais fallacieuses. Les réseaux de trafics, la présence des groupes armés et le faible maillage de l’espace par l’autorité bienveillance et légitime de l’État malien, rendent les populations aisément tentées par des résolutions opportunistes à des conflits ponctuels liés à leur victimisation. Cela est d’autant plus tentant que l’absence de l’état étant latente avant 2012, a en 2012-2013 (durant la guerre pleine) donné la possibilité aux mouvements armés tels le MUJAO de se positionner comme seigneurs locaux. Ces mouvements, contre protection relative et lacunaire des populations, ont étendu leur influence à toutes les aires de la vie. Au final, le quotidien des populations n’a pas été amélioré sur la durée, mais le sentiment d’inutilité de l’État s’est ancré davantage. Cela est d’autant plus vrai que le centre du pays est resté hors des discussions de développement même après la « libération » du pays. La MINUSMA est absente du centre, alors même que le centre a été le premier théâtre de la reconquête et le port de lancée des initiatives d’entrainement, de refuge, et de résistance au moment de la division du pays en 2012.
Afin de survivre, durant l’occupation, avec des autorités gouvernementales et traditionnelles impotentes, l’issue unique était de se plier aux dirigeants de l’heure : les groupes armés- pas par affinité, mais par sens de la survie.
Aujourd’hui encore, c’est la survie qui dicte la réalité d’un terrain hostile : les bêtes sont affaiblies, les espaces de pâturages ne sont pas sécurisés, les rituels traditionnels ne peuvent plus être exécutés, les tensions intercommunautaires sont vives. L’identification abusive des communautés d’origine pastorale aux djihadistes par leurs voisins et par les médias, du fait de leur vulnérabilité et de leurs luttes de survie, rend les tentatives de coopération intercommunautaires délicates. Sur qui s’étayer, pour assurer la protection des siens ?
Dans ce contexte, par règlement de comptes concernant des conflits anciens, des faits dus à l’occupation, ou encore des rivalités ponctuelles, la dénonciation bat son plein tandis que le sentiment d’être ignorés se répand chez les Peuls. Toujours dans ce contexte, les arrestations contre les Peuls se multiplient. Ils sont accusés soit d’avoir collaboré avec les djihadistes, soit de collaborer actuellement avec, soit de pouvoir potentiellement collaborer avec dans le futur. Ceci matérialise bien le climat de paranoïa et de règlement de comptes. Les angoisses sont basées sur le passé, le présent, et le futur, rendant les discussions difficiles, et assurant des replis communautaires. La crainte de la victimisation est omniprésente.
Des Peuls ont été arrêtés dès 2012, pour des suspicions de collaborations avec les ennemis de l’État. D’autres sont arrêtés encore chaque jour. Parmi eux, des dizaines ne sont pas libérés. Le sentiment dans les communautés de base est que l’injustice règne, que les victimes sont celles qui sont punies, et que l’État ne reconnaît pas à des citoyens légitimes les mêmes droits qu’à d’autres
Pourtant, autant que leurs voisins, les Peuls sont eux sujets aux actions néfastes et aux conditions rudes du centre du pays : des assassinats de leaders peuls sont nombreux ; des missives exigeant le silence aux leaders communautaires et religieux circulent (sous peine de se voir éliminés physiquement, ainsi que leurs familles) ; les vivres et les activités traditionnelles sont mis en péril ; le bien le plus précieux qu’est le bétail est malmené ; des campements et villages entiers ont du prendre la route à cause des pressions des djihadistes ; les mausolées de la dynastie Barry du Macina ont été attaqués ; les écoles sont fermées dans une grande partie de la région (plus de 80% dans le cercle de Douentza) du fait de l’insécurité faisant fuir les agents de l’État ; le sentiment d’identité est transgressée chaque jour. Très récemment, les attaques de Nampala et Gathi-Loumo reflètent la terreur dans laquelle la majorité de la population vit. Comment bâtir alors la résiliation sociale et psychique ?
Afin d’opérer dans ces zones, il est capital de faire preuve d’empathie et de comprendre le vécu de terreur des communautés, livrées à la merci d’autrui, comme l’État peut difficilement être envisagé comme une solution, et que les communautés ne disposent pas de leaders suffisamment puissants pour modifier les récits officiels sur leur antagonisme, ou pour attirer l’attention sur l’urgence humanitaire et sécuritaire de leurs espaces de vie. Bien que des personnalités publiques issues de ces communautés sont nombreuses et connues, elles ne parviennent pas à bénéficier du plein concours de l’État malien et de la communauté internationale, dans le flot des épreuves constantes que traverse le pays. Pourtant, plus le temps passe, plus les victimes désespèrent, et plus elles deviennent des proies vulnérables à l’asservissement par des forces antagonistes.
Les informations sont disponibles, et la société civile peule en lien avec le terrain l’est également. Il s’agit d’exécuter des synergies idoines pour contenir la détérioration de la situation sécuritaire sur le terrain, et pour renforcer la coopération entre citoyens et appareil d’État.
De ceci, nous pouvons formuler diverses recommandations.

Recommandations

La non-reconnaissance actuelle des victimisations diverses et constantes des populations peules rend impossible ou difficile l’assentiment des populations dans une présence massive des forces armées. Cette présence en question, pour ne pas mettre en danger les populations et les troupes, doit se construire habilement.
La loi du silence, les disparitions de personnes pour des suspicions vagues, l’absence de justice face à ces évènements, l’insécurité, rendent la foi en l’État faible.
Pour que l’opportunisme des ennemis du pays et la situation actuelle ne conspirent pas pour évincer un État bienveillant pour de bon dans sa légitimité, il est capital que les principes attendus de l’État soient réinstaurés.
Sans reconnaissance des exactions commises par des membres des Forces Armées du Mali, et du harcèlement actuel des communautés pastorales, leur collaboration bénéfique pour tous sera rendue difficile. Car, comment confier son destin entre les mains de ceux dont les agents peuvent à tout moment blesser et détruire, dans la pensée commune ? La terreur ne vient pas que des terroristes.
Cependant, à la différence desdits terroristes, l’État a la possibilité et le devoir légitimes attendus de se placer dans une position de hauteur et de rendre justice aux citoyens. La légitimité est ainsi tout de même une modalité à négocier. Elle est négociable d’autant plus que les populations sont dans l’expectative de solutions, et en sont demandeuses. Il faut la reconnaissance, pour assurer des promesses, et ainsi rassurer sur la pérennité de la collaboration ensemble. Comment faire confiance à celui qui peut décevoir à tout moment et mettre sa propre existence elle-même en danger ? S’il s’agit d’opportunisme dans la survie, ce qui nous semble naturel, il faut reconnaître ce sentiment également.
Avec la reconnaissance des dommages et des craintes, et de l’engagement publiques, médiatisés, et diffusés massivement, il sera plus possible de collaborer avec les populations et de préparer la reconquête territoriale et mentale face aux ennemis de la république.
Il s’agit de se positionner dans l’humilité, et donc d’entendre les préoccupations et sollicitudes des populations.
Mais, en plus, pour que la parole s’exprime librement, il ne peut y avoir de risques de destruction des braves acceptant de témoigner. Il faut s’aider les uns les autres afin de pouvoir s’aider les uns les autres. Ainsi, il faut écouter tous les bords, toutes les personnes accusées (la plupart du temps à tort) d’agir contre l’État, et il faut leur offrir un cadre où faire cela sans risques de destruction pure et simple d’eux-mêmes et de leurs communautés. Il ne s’agit pas de financer des individus, de mobiliser des informateurs. Ces logiques sont permissives et non-soutenables sur la durée. Il s’agit de protéger physiquement ceux qui vivent sous la menace de forces armées les menaçant depuis des années, et ce de manière quotidienne : les djihadistes autoproclamés, et les agents de l’État profitant de leur force pour abuser des populations. Il faut par exemple aménager des espaces sécurisés et distants pour recevoir les doléances des individus et des communautés. La société civile sera un appui inestimable dans ceci, à condition qu’elle soit écoutée.
La transparence doit être une donnée acquise dans toute entreprise. Il ne s’agit pas d’exposer des individus en pointant leur collaboration avec l’État sans leur accord préalable. Il s’agit d’exprimer clairement et sans ambiguïté les engagements de l’État et des forces armées. La logique du secret, et de la nécessité des opérations obscures pour protéger renforce le sentiment que des machinations se font à l’encontre des intérêts et de la survie des communautés, renforçant les théories de complot, terrorisant davantage, et instaurant de facto une tension sociale et psychique supplémentaire rendant les actions impulsives et imprévisibles fréquentes. Cet équilibre du chaos par la terreur est le danger premier, à notre sens.
Nous recommandons la mise en place de groupes de parole sous forme de tribune partagée avec les communautés du centre du Mali. Des groupes représentatifs de la région en catégories sociales, en genre, et en âge, pourront discuter ouvertement avec les agents de l’État en charge de leur sécurité. Ce dispositif permettra de développer la compréhension et l’empathie entre les citoyens et l’État, avec une modération apaisée et constructive. Nous avons constaté dans nos échanges avec les communautés pastorales qu’il existe un sentiment majeur que les catastrophes et victimisations subies ne sont pas connues. De même, il est parfois difficilement su et intégré par les citoyens que l’armée est constituée d’individus vulnérables au climat de violence, et exposés En co-développant un entendement sur la sensibilité nécessaire pour travailler ensemble, l’on peut assurer que les intérêts vers la paix sont partagés, et que la coopération et la compréhension ensemble sont réalisables.
Il nous faut exprimer la nécessité essentielle d’écouter les femmes et les jeunes.
Les jeunes sont les plus vulnérables, du fait du manque d’emplois, de leur mobilité, et de leur privation de tout pouvoir politique, même hors des contextes de crise. Ils sont aussi plus malléables encore.
Les femmes sont dans des configurations similaires, avec en plus une terreur plus importante du fait de leur exploitation sociale et physique ciblée. Pourtant, dans le monde peul, elles sont les premières médiatrices intercommunautaires, du fait de leur position dans la transmission de l’identité, dans les transactions des biens, dans la rencontre d’autrui. La brave femme peule, la digne bergère, représente plus de la moitié de la population peule. Elle est un agent d’éducation, d’information, et l’enjeu de luttes de protections où sa souffrance est instrumentalisée. Mais qui écoute cette actrice et témoin de tout ?
Replacer les femmes et les jeunes comme agents de soi, c’est ramener la majorité absolue des communautés pastorales dans la considération par l’État, et ce de manière immédiate. Cela signifie également bénéficier d’ambassadeurs souples et socialement mobiles, pour communiquer les collaborations communes.
Kisal espère que toute initiative de l’État malien et des Forces Armées du Mali s’effectuera sur la base de missions interministérielles et de coopérations multidimensionnelles. Il faut de la Justice, de la Défense, de l’Administration Territoriale, de la Promotion des Femmes, des Enfants, et des Familles, etc. Un grand plan pour le centre du Mali requiert des experts de bords divers. Cela est une exigence qui, si elle est tenue, pourra même permettre une inférence à d’autres zones du pays. Les réunions avec la société civile, mais aussi avec l’état ont résolument des effets bénéfiques. Cependant, le sentiment de déconnexion entre les institutions, en plus de celle entre citoyens et institutions est apparent dans la manière dont les problèmes sont abordés. Il faut des actions coordonnées et concertées.
Pour résoudre les troubles sécuritaires concernant le centre du Mali et les communautés peules et pastorales, il faut reconnaître, écouter, et accompagner. »
Kisal

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