Nomadisme

C’est la domestication du bétail (entre le Xe et le VIIe siècle av. J.-C. au Proche-Orient) qui a suscité les premières formes du nomadisme pastoral. Il s’est développé là où l’agriculture sédentaire n’était pas possible. Toutes ces sociétés sont organisées autour de la possession et la reproduction d’animaux domestiques, souvent des herbivores rassemblés en troupeaux. Les principaux événements de la vie sociale (mariages, deuils, etc.) sont donc marqués par la circulation des têtes de bétail. Dans le mythe fondateur, c’est le bétail, donné de manière surnaturelle aux hommes, qui produit la société. Au contraire des chasseurs, ces peuples se déplacent sur de très grands espaces à la recherche des ressources dont ils ont besoin. Leur habitat mobile est le plus souvent constitué d’une tente fabriquée avec différents matériaux.

Parmi les plus anciennes sociétés de pasteurs des steppes froides asiatiques, on trouve les Mongols, qui sont aussi le peuple nomade le plus nombreux du monde (un million de personnes). Dans les steppes chaudes, les tribus bédouines pratiquent un élevage qui repose sur les dromadaires. Les Peuls d’Afrique occidentale, les Barabaig, Masaï et autres Nuers d’Afrique orientale, les Hottentots d’Afrique du Sud vivent dans les savanes. Les pasteurs nomades montagnards élèvent du petit bétail (ovins et caprins) et assurent la transhumance annuelle vers les pâturages d’altitude. Ce sont, par exemple ; les Berbères d’Afrique du Nord, les peuples du Tibet, d’Irak, d’Iran ou des Andes. Enfin les pasteurs nomades subarctiques sont des éleveurs de rennes, comme les Evènes en Sibérie, les Lapons ou les Toungouzes.

Aux fondements de la vie sociale, on trouve encore la coopération, la complémentarité homme/femme, l’exploitation collective des ressources. Par exemple, les pâturages d’hivernage des bovins qui vont plus au sud en saison sèche deviennent les pâturages de saison sèche d’autres tribus chamelières qui, de leur côté, remontent dans le désert durant les pluies.

Les nomades ne sont ni des errants ni des vagabonds, ils se déplacent de manière organisée dans un territoire donné, plus ou moins étendu. Dans une époque où l’homme intensifie sa présence partout, les nomades ont cette capacité à exploiter des milieux difficiles : les déserts africains, asiatiques ou océaniens, les toundras sub-arctiques, les forêts équatoriales ou les vastes étendues maritimes. Ils parviennent à mettre en valeur des immensités arides, semi-arides ou forestières, chaudes et froides, où l’agriculture est tout simplement impossible. Mais ces peuples sont de plus en plus menacés.

Des Peuples en voie de Disparution

Quelques chiffres suffisent à se rendre compte de la fragilité démographique des peuples nomades : les Aborigènes étaient 300 000 à l’arrivée des Européens, ils sont aujourd’hui moins de 50 000. On dénombrait sept millions d’Indiens d’Amazonie au XVIe siècle, ils ne sont plus que 700 000. Les Punans nomades qui peuplaient la forêt de Bornéo étaient 10 000 au début des années 1980 : il en reste moins de 500.

Le scénario est le même partout, de régression et d’acculturation des peuples nomades : « C’est un mode de vie fragile, explique l’anthropologue Pierre Bonte, qui travaille sur les sociétés bédouines, car les nomades évoluent sur des espaces importants qui leur sont disputés par d’autres ». Exemple au Brésil, dans l’État du Maranhão, où les grands propriétaires terriens (fazendeiros) menacent l’existence d’un des derniers peuples nomades du Brésil, les Awá-Guajá.

Le rapport que les sédentaires entretiennent avec les nomades est mêlé de fascination et de répulsion : libre de ses mouvements, le nomade est aussi perçu comme un hors-la-loi et un pillard complètement imprévoyant. Bref, un sauvage vivant de la pêche ou de la chasse et qu’il faut civiliser… La plupart des États n’ont donc eu de cesse de vouloir fixer les peuples nomades, considérés comme forcément hostiles à l’unité nationale.

Pourtant, ce sont bien les grandes civilisations nomades qui ont contribué à la première internationalisation des échanges : les Mongols sur la route de la soie entre la Chine et le Proche-Orient, les Berbères sahariens almoravides sur la route de l’or africain vers l’Europe. D’autres évolutions remarquables ont été le fait des nomades : la collecte des céréales sauvages a permis la sédentarisation de certains peuples du Croissant fertile et a joué un rôle majeur dans l’apparition de l’agriculture.

Les nomades sont aussi les victimes des crises écologiques qui frappent les milieux dans lesquels ils évoluent (recul du désert, etc.). Enfin ces sociétés connaissent des évolutions semblables aux nôtres : « Dans le Sahara, explique Pierre Bonte, le téléphone portable se développe à toute vitesse chez les bergers et les éleveurs qui ont besoin de connaître les cours des prix sur le marché ».

Encore plus qu’ailleurs, la mondialisation des objets tue l’artisanat : « Aujourd’hui, les Bédouins ont abandonné les nattes tressées localement par des modèles en plastique fabriqués en Chine, ajoute-t-il, cela coûte moins cher d’exporter… » Et les récipients en bois sont remplacés par des seaux en plastique. « Résultat : il y a un appauvrissement certain du mode de vie nomade et de la culture qui va avec. »

« La tente bédouine subsiste, reprend Pierre Bonte, mais comme objet de luxe chez la bourgeoisie de Nouakchott, qui mène une sorte de «fausse vie bédouine». La tente est désormais une résidence secondaire pour Touaregs sédentarisés. » En France, et à moindre degré, rares sont les familles manouches qui n’ont pas abandonné la roulotte à cheval pour la voiture et la caravane.

Mal adaptés, ne possédant rien, les nomades sédentarisés souffrent souvent de prolétarisation. « Cela dit, tempère Pierre Bonte, les nomades sont pauvres dans des pays où 90 % de la population est pauvre, donc ce n’est pas forcément discriminatoire. » L’exemple des Aborigènes d’Australie est donc d’autant plus frappant qu’ils vivent dans des conditions difficiles, victimes de graves problèmes sociaux dans un pays riche et « développé ».